Exposition

FLUX TENDU – Delphine Reist et Laurent Faulon

Un projet de Delphine Reist et Laurent Faulon pour la Station, Nice, 2016 La Station est un lieu d’art, de production et de diffusion, installé dans les anciens abattoirs de la Ville de Nice. L’espace a été rénové à cet effet et compartimenté par des cloisons séparant les lieux d’exposition, les ateliers d’artistes et les bureaux. […]

Un projet de Delphine Reist et Laurent Faulon pour la Station, Nice, 2016

FLUX TENDU - Delphine Reist et Laurent Faulon

La Station est un lieu d’art, de production et de diffusion, installé dans les anciens abattoirs de la Ville de Nice. L’espace a été rénové à cet effet et compartimenté par des cloisons séparant les lieux d’exposition, les ateliers d’artistes et les bureaux. Le travail d’équarrissage à l’échelle d’une grande ville comme Nice réclame de vastes espaces permettant de traiter, dans un flux constant, les carcasses des animaux. Des aménagements comparables à ceux de l’industrie autorisaient le travail à la chaîne : les pièces de viande devaient pouvoir circuler facilement et rapidement en suivant les étapes de la chaîne de transformation pour finir stockées dans les chambres froides, maintenant transformées en ateliers d’artistes. La mémoire de ce flux se signale encore aujourd’hui par le vaste réseau de rails fixés au plafond qui permettaient la circulation des carcasses pendues, d’un bout à l’autre de l’espace. Les murs ont été construits par dessus en rendant ce réseau inutilisable, chaque cloison venant interrompre le circuit d’origine. La valeur d’usage de ces rails s’étant dissoute dans la rénovation, leur présence crée des aberrations visuelles qui les soulignent d’autant plus qu’ils ne peuvent être à présent appréciés qu’en terme de signes révélant le passé du lieu.

C’est cette particularité architecturale qui donnera le fil conducteur de l’exposition Flux tendu. Celle-ci rassemblera un ensemble d’œuvres, en partie crées pour l’occasion, qui seront suspendues par des chaînes métalliques fixées à des crochets mobiles pouvant coulisser sur les rails décrits plus haut. Les œuvres seront placées dans les espaces non pas en fonction des cloisons qui les délimitent, mais selon la logique de circulation qui prévalait avant la rénovation.

White Fitness, 1 à 12, 2013- appareils de Fitness, silicone blanc

White Fitness, 1 à 12, 2013- appareils de Fitness, silicone blanc

A titre d’exemple, l’installation White Fitness (Laurent Faulon, 2013), constituée d’une douzaine d’appareils de Fitness recouverts de silicone blanc pourra être suspendue à un même rail de part et d’autre d’une cloison, les appareils qui la composent venant buter sur celle-ci comme si elle était subitement apparue.

Il en résultera un sentiment initial d’incohérence et de brutalité dans la disposition des œuvres dans l’espace qui a certains endroits sera saturé et à d’autres vide. Ce sentiment d’incohérence s’effacera progressivement lorsque le visiteur saisira la logique de cet accrochage.

Cette exposition rentrant « au chausse-pied » dans un espace lui semblant de prime abord peu adapté pointera le problème que chaque artiste tente de résoudre afin de faire rentrer son activité au sein des flux du milieu et du marché de l’art : des œuvres aux statuts variés (in situ, décontextualisées, produites en série, vestiges de commande publique, multiples, sculptures éphémères,…) témoigneront des différents formats qui norment l’art aujourd’hui. Elles formeront une chaîne imaginaire de production/diffusion/consommation reliant les ateliers d’artistes au quai de chargement, en passant par les espaces d’exposition.

Plusieurs œuvres évoqueront l’univers de l’industrie automobile en dressant un parallèle entre cette dernière, l’industrie agro-alimentaire de la viande et le marché de l’art, trois univers qui chacun à des degrés divers ont subit au cours de ces dernières années une forme de disqualification sociale. En changeant de siècle, ce qui représentait un luxe enviable est devenu un plaisir honteux. Cette mutation plonge le conducteur de belles et grosses voitures, l’amateur de viande et l’artiste dans un rapport confus à la société : « Puis-je laisser mon T-bones steack et ma bagnole détruire ma santé et salir la Terre ?  Dois-je continuer à pourvoir au décor du fameux 1% de la population qui détient 50 % de la richesse mondiale ? »

Flux tendu fera écho, de manière plus générale, aux flux qui régissent nos existences et notre planète. La capacité de mouvement est devenue une nécessité, une injonction ou une question de survie : travail flexible, délocalisations, migrations, speed trading n’en sont que quelques exemples. Les utopies émancipatrices ont pris du bide. L’héritage libertaire se réduit à l’individualisme consumériste dont la seule libération efficiente est celle des désirs qui ont pu être canalisés en pulsions d’achat. La majorité des richesses qui se sont créées est devenue immatérielle et circule instantanément de part le monde. De puissants algorithmes ont pris le contrôle de nos vies en les résumant à des ensembles de données « googlelisables ».  Nos aspirations, connectées et géo-localisables, sont immédiatement converties en informations monnayables et doivent pouvoir s’assouvir en un clic.

Flux tendu rendra compte de cette réalité, des tensions qu’elle crée et du sentiment d’angoisse généralisée qui l’accompagne. Sur fond de désastre écologique annoncé et amorcé, l’exposition tentera d’offrir aux visiteurs une expérience cathartique, un joyeux potlach artistique ou des œuvres sont sacrifiées afin de désamorcer la violence collective de nos sociétés et les frustrations qui la génère. La gravité le disputera au grotesque, le dégoût à la gourmandise, le désespoir à l’éclat de rire.

Laurent Faulon, nov. 2015

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