Mostre
Rhizome, dessins
Thomas MÜLLER
Thomas Müller développe un langage plastique sans concession : il ne pratique que le dessin, dont il revendique l’autonomie. Mais avec des moyens d’expression contraints — en termes de médium, de formats, de couleurs —, il donne vie à une grammaire visuelle infiniment libre et vivace. L’œuvre de Thomas Müller fonctionne selon le schéma de la croissance cellulaire ; elle colonise littéralement l’espace. Elle se lit, se déchiffre, propose un parcours du regard, nous invitant à suivre l’arborescence des formes, entre répétition, variation, harmonie et tension. Après l’avoir présenté à plusieurs reprises depuis 2022 dans des accrochages collectifs, la galerie Catherine Issert consacre pour la première fois à l’artiste une exposition personnelle : occasion pour lui de donner la pleine mesure de son œuvre, qui trouve toute sa puissance dans la multiplicité et l’envahissement visuel.
Immagini dell'evento
« Ne soyez pas un ni multiple, soyez des multiplicités ! Faites la ligne et jamais le point !
La vitesse transforme le point en ligne ! » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateau)
Le dessin est partout. L’enfant dessine, nous griffonnons, esquissons, dans maintes circonstances de nos vies quotidiennes. Si la peinture est le domaine réservé du peintre, le dessin, lui, appartient à tout le monde. C’est avec ce constat réjouissant et émancipateur que Thomas Müller a mis au point une pratique fondée sur un parti pris radical : depuis le milieu des années 1990, il a fait du dessin son unique moyen d’expression.
Chez lui, chaque dessin est un monde, avec son propre climat. Certains sont épurés, foudroyés seulement de quelques lignes nerveuses de craie ; d’autres sont chaotiques, orageux, saturés d’écheveaux sombres, de nuages tremblés. D’autres encore seraient aquatiques : renonçant au travail à main levée, l’artiste trace au stylo bille, à l’aide d’un morceau de verre brisé faisant office de tire-ligne, des formes imposantes et calmes, des vagues sculpturales, nées d’une simple variation du trait. Face à de riches touches d’encre, d’huile ou d’acrylique, l’on devine également qu’il a emporté avec lui quelque chose de l’intensité de la peinture, qu’il a pratiquée dans les années 1980 et jusqu’au milieu de la décennie suivante. Le sec répond à l’humide, le gras au maigre, le plein au vide : chaque pièce dit quelque chose de, et à celle qui la suit, ou la précède.
Un langage prend corps, rappelant que l’artiste a étudié la littérature en même temps que les beaux-arts. Son travail relève, comme la pratique linguistique, d’un rapport à la contrainte, au prérequis : l’expression verbale, terrain de liberté, exige bel et bien une syntaxe. Thomas Müller évolue donc sur un nombre réduit de formats — trois tout au plus —, et notamment le A4, qui évoque d’ailleurs la page que le scripteur va investir. Ces pièces de petit format, telles des unités de sens, vont littéralement croître sur les murs pour inventer des formulations visuelles. Avant d’être un territoire d’émancipation, la couleur, elle aussi, est un cadre. L’artiste adopte une gamme restreinte, ne mélange jamais deux teintes sur une même pièce, et s’astreint à aborder la couleur telle qu’elle lui est donnée, allant jusqu’à l’utiliser à même le tube.
Thomas Müller cherche des correspondances, des résonances — on remarquera les puissants accords complémentaires de l’orange et du bleu, du vert et du violet —, parfois des stridences, des contradictions, d’où naît le rythme. Ligne et couleur, vectrices de vitalité, ne font qu’un, et ouvrent des champs de force sur chaque dessin et dans l’espace entier. Le travail de l’artiste se lit, plutôt qu’il ne s’observe. Le regard parcourt ces alignements ménageant des pleins et des vides, et relevant presque de l’installation. Il avance, séduit ; déstabilisé, il emprunte des chemins de traverse. Il peine à s’arrêter, saisi dans ce réseau de ressemblances et de dissemblances, où il joue à capter des relations de voisinage, de familiarité. Si la main de l’artiste est sans cesse prise dans un système d’action et de réaction, il en va de même pour notre œil : cette œuvre est le lieu par excellence de la mobilité.
Thomas Müller utilise exclusivement un format vertical ; ce dernier, plus abstrait, évite selon lui d’évoquer un paysage. Pourtant, un certain rapport à la nature demeure. Fractales, vues microscopiques, strates géologiques : des images viennent en tête. Le dessin de Thomas Müller semble rendre visibles les formes parfaites et invisibles de la nature, révéler un principe interne d’ordre, dont il serait l’interprète. Il s’inscrit ainsi dans la tradition du disegno de la Renaissance, tout en lui ajoutant une dimension physique : le corps, indiscutablement, est engagé. Dès lors, la relation à l’abstraction apparaît ambiguë : la distinction entre figuratif et abstrait est-elle ici pertinente ? Fait remarquable, l’artiste, évoquant ceux qui ont stimulé son regard, cite en premier lieu Joseph Beuys et Louise Bourgeois.
Patient, déterminé, Thomas Müller cultive un certain art de la lenteur, mais se tient prêt à saisir au vol la forme fulgurante que sa main fera éclore sur le papier. Il dessine quotidiennement, comme certains écrivains tiennent des carnets — pensons à Paul Valéry, qu’il admire —, pour donner corps à une poésie du fragmentaire. Résolu, tenace, fervent, il propose un art dont la modestie des moyens est au service de l’amplitude émotionnelle.
Elsa HOUGUE
Image : Sans titre , 2025, Stylo à bille sur papier Arches, 160 x 115 cm



