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UBAC, Exposition de Simon Boudvin

  Dimanche 16 septembre 2018 à 16h30, rencontre avec Simon Boudvin, Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine   Entretien entre Simon Boudvin et Solenn Morel, directrice du centre d’art contemporain Les Capucins Solenn Morel – Respectant la contrainte que tu t’es imposée d’un mot pour un titre, tu as intitulé ce nouveau projet […]

 

Dimanche 16 septembre 2018 à 16h30, rencontre avec Simon Boudvin,

Dans le cadre des Journées Européennes du Patrimoine

 

Entretien entre Simon Boudvin et Solenn Morel, directrice du centre d’art contemporain Les Capucins

Solenn Morel – Respectant la contrainte que tu t’es imposée d’un mot pour un titre, tu as intitulé ce nouveau projet UBAC.

L’ubac est le versant d’une vallée à l’ombre, appelé aussi l’envers, souvent boisé et peu peuplé. Pour un artiste qui aime explorer les plis du paysage, là où l’ordinaire y est souvent le plus cru, rien d’étonnant à cette attention portée à ce qui est sous-exposé. Mais d’où vient cet intérêt pour ce qui est habituellement caché, stocké notamment à l’arrière des cours, dans les garages ?

Simon Boudvin – On n’a pas l’habitude de photographier ni de montrer le côté sombre de la montagne, le versant nord. On préfère son côté plus brillant, l’adret. UBAC annonce une exposition non spectaculaire, composée de choses simples, communes, traversées par des éléments qui nous dépassent, vues en contre-jour. En effet, j’essaie de limiter un titre d’exposition à un mot. J’évite ainsi toute combinaison poétique. Le titre ne doit pas apporter une clé de lecture trop explicative ou s’énoncer directement comme un commentaire. Un mot qui a son autonomie, un mot étrange avec une sonorité étrange, c’est bien. On tombe dessus comme on tombe sur un panneau à l’entrée d’une commune dont le nom nous interroge.

S.M. – En parlant de bord de route, les choses commencent souvent par-là, tu repères des sujets sur les franges du paysage. Ce déplacement du regard s’accompagne d’un autre déplacement, celui des objets que tu empruntes, en l’occurrence pour ce projet, des échelles. Tu en as choisi quelques-unes remarquables, anciennes en bois ou plus récentes en aluminium, pour les exposer au centre d’art. Considères-tu que ce mouvement soit de même nature que celui d’un ready-made ?

S.B. – C’est vrai que je travaille dehors. Tout part du dehors. Je ne développe pas vraiment un travail d’atelier. Ta question sous-entend qu’est-ce qui fait œuvre : la démarche ? ou ce qui est finalement donné à voir ? Ces échelles sont prêtées par des habitants. C’est comme un grand dîner où chacun apporte sa chaise, où les biens particuliers se mêlent le temps d’un partage. Ça implique une dépossession intéressante. Les échelles sont des ready-made, mais réversibles. Elles sont extraites de leur contexte pour, le temps d’une exposition, sonder leur dimension esthétique, l’attachement qu’elles génèrent, l’imaginaire qu’elles soulèvent. Puis elles retourneront là d’où elles viennent.

S.M. – D’un réel saturé comme en témoignent les photographies du livre présenté aux côtés des échelles, qui ont été extraites d’un tas d’autres objets en attente. Les fourbis, les réserves, les entrepôts, où tu les as trouvées, révèlent des modes d’accumulation, d’empilement ; alors que ton exposition est, elle, très dépouillée, condensée, minimale…

S.B. – La première proposition que je t’avais faite était de travailler sur la jaille, le bazar qu’on stocke, pris en balance entre le musée personnel et la déchetterie, l’objet attachant et l’objet encombrant. Tout ce qui pourrait un jour servir et ne servira peut-être à rien. Je crois que tout le monde reconnaît là un coin de chez soi ou partage à un endroit un sentiment similaire. Curieusement, ce fourbi est souvent très rangé et n’aurait pas produit une exposition moins simple. Il reste un vestige de cette première piste de travail dans la petite salle avec un tas de vieilles briques, simplement empilées en un volume régulier, un parallélépipède. Ce tas n’est qu’encombrement et potentiel. C’est tout. Un petit texte au mur témoigne juste de sa provenance. Les échelles sont apparues d’elles-mêmes dans les recoins que je visitais. Elles étaient stockées dans ce coin de bazar familial ou professionnel. Ce bazar, on le retrouve sur les clichés du livre.

S.M. – Oui, revenons au livre qui a été produit à l’occasion de l’exposition1. Il rassemble les images d’échelles croisées depuis Embrun jusqu’à la frontière, au col de l’Échelle qui tient son nom de l’échelle reliant historiquement la France à l’Italie. Seulement je suppose qu’on ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit de photographies d’échelles, car elles occupent une place dérisoire, celle qu’on a bien voulu leur faire dans ces endroits qui débordent de tout. Tu as par ailleurs opté pour un mode de prise de vue qui ne les isole pas du reste.

S.B. – Pas de zoom, une seule optique large, un cliché toujours vertical : le mode de prise de vue s’est vite mis en place. L’échelle, toujours au centre, est assez invariante, mais indique la variété des lieux, les activités des gens sur la région. Aussi le livre est tout petit : ce n’est clairement pas l’échelle qui est à regarder dans l’image, elle ne fait plus que quelques millimètres. De la même manière, ce qui est à voir dans les échelles présentées au centre d’art, c’est surtout ce qu’elles convoquent de nos souvenirs, de scènes, de paysages. J’aime cet art qui met simplement en espace des objets et déclenche des imaginaires vastes.

S.M. – Ça me rappelle qu’au début de nos échanges, tu avais évoqué le travail de Jason Dodge qui conçoit des installations très simples composées d’objets empruntés et accompagnées de légendes. L’œuvre réside dans l’intervalle entre ces choses, leur agencement et les mots qui les désignent. Selon une même économie de moyens, tu tends à investir un autre espace imaginaire, celui qui lie les objets aux personnes qui les ont dessinées, réalisées, croisées, regardées, utilisées ou rangées.

S.B. – Oui. L’objet de départ, l’échelle, est un prétexte. Le vrai sujet des photos, c’est le contexte. Remarque, ce travail n’est pas spécifique au lieu. Il pourrait être fait ailleurs suivant des règles similaires. Cependant, inversement, le lieu rend le travail spécifique. L’époque aussi. La démarche de l’exposition, du livre n’a pas besoin d’avoir un sens équivoque, par contre, elle peut trouver un écho. Aussi le texte de Thomas Giraud laisse place à une lecture ouverte.

S.M. – Il distingue d’ailleurs la vue spectaculaire qu’offrent les sommets à celle autrement plus mesurée des cols. Là où tout n’est pas donné à voir d’un coup, où l’immensité est contenue dans un élément du paysage. Ici l’échelle devient motif.

S.B. – Motif, c’est le mot juste. Je choisis un objet comme un motif qui construit la série, puis laisse entrer dans le champ plein d’autres objets des alentours. J’essaie de m’imposer une règle du jeu, puis de m’intéresser à tout ce qui se passe en marge du jeu, aux nuances qu’il révèle. Il m’arrive de m’écarter aussi de la ligne par ennui, et rêvasser, photographier une fleur, une montagne, une voiture. À protocole débile, résultats fins. C’est un emprunt à l’art conceptuel ou du moins aux quelques figures de l’histoire de l’art conceptuel qui en ont saisi les moyens pour explorer leurs quartiers, plutôt que d’en engendrer un délire ontologique sur la nature de l’art.

S.M. – Tu empruntes à l’art conceptuel, seulement tu restes très attentif aux qualités plastiques des objets que tu exposes. Pour les échelles, tu soulignes leur aspect graphique et la manière dont elles dessinent l’espace du centre d’art, le révèlent. Sans oublier le rapport immédiat au corps qu’elles instaurent, de par leurs proportions.

S.B. – C’est très beau une échelle. Quel que soit son design d’ailleurs. Je pense que c’est un sentiment partagé puisque de nombreuses personnes nous les prêtent fièrement. L’échelle parle en effet du corps et de l’espace. C’est un objet en deux dimensions qui nous permet de grimper simplement dans une troisième. Elle a le pas de nos pas. Ses barreaux et ses montants se laissent saisir justement. Elle a une seule position d’usage, pour une variété de positions d’attente : couchée, accrochée, dressée… L’installation marche très bien aux Capucins car l’image de l’échelle qui accède à une trappe dérobée dans un coin de l’église, l’image de l’échelle accrochée le long du mur de la grange, se retrouvent naturellement mis en espace.

1Un livre de Simon Boudvin, texte de Thomas Giraud, éditions P, 2018.

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