Jean Widmer, Carré blanc, 2014 © Adagp, Paris 2022/Cnap © Crédit photographique Fabrice Lindor

Exposition

Jean Widmer

Du concret au quotidien

Jean Widmer, Carré blanc, 2014 © Adagp, Paris 2022/Cnap © Crédit photographique Fabrice Lindor

A l’occasion de l’entrée dans la collection du Cnap d’un ensemble de Jean Widmer relatant le processus d’élaboration du programme d’animation touristique et culturelle pour les autoroutes de France et de deux oeuvres plus récentes, une peinture et la maquette d’une sculpture, le Cnap et l’eac. ont choisi d’explorer le lien qui unit l’art concret à son travail.

Jean Widmer

Du concret au quotidien

 

Commissariat : Sandra Cattini, responsable de la collection design et arts décoratifs du Cnap
et Fabienne Grasser-Fulchéri, directrice de l’eac.

 

Le Cnap a récemment fait entrer dans sa collection des ensembles importants ayant trait au design graphique, dont notamment le programme d’animation touristique et culturelle pour les autoroutes de Jean Widmer ainsi que le fonds de l’association des Trois Ourses autour du livre artistique pour enfants.

Fort des liens que ces deux ensembles tissent avec l’art concret, il a paru évident à l’eac. d’inviter le Cnap à collaborer sur la conception de deux expositions successives, deux temps forts autour du graphisme et de la collection design du Cnap à l’Espace de l’Art Concret.

Formé à l’Ecole d’art appliquée de Zurich sous la direction de Johannes Itten, Jean Widmer (1929, Suisse), est marqué par l’héritage du Bauhaus et de la Nouvelle Typographie. Il arrive en France dans les années 50 et y bouscule l’image publicitaire puis la photographie de mode en y introduisant l’humour, l’émotion et un traitement typographique quasi lettriste alors qu’il travaille pour différentes sociétés (de 1955 à 1969) en tant que directeur artistique (la SNIP – agence de publicité d’un groupe textile, les Galeries Lafayettes, puis le journal Jardin des modes).

Aprés cette période d’invention visuelle qui révolutionne l’image de mode et sa publicité, il fonde sa propre agence, « Jean Widmer », puis avec sa femme, Nicole Sauvage, « Visuel design Jean Widmer » et conçoit notamment de nombreux programmes d’identités visuelles pour de grandes institutions culturelles (le centre de création industriel – CCI, le Centre Georges Pompidou, le musée d’Orsay, l’Institut du monde arabe, La Galerie nationale du Jeu de paume, la Bibliothèque nationale de France, le Théâtre de la Colline, etc.) ainsi que le programme d’animation touristique et culturelle des autoroutes de France, pour lesquels il est devenu une figure emblématique du graphisme.

A l’occasion de l’entrée dans la collection du Cnap d’un ensemble de Jean Widmer relatant le processus d’élaboration du programme d’animation touristique et culturelle pour les autoroutes de France et de deux oeuvres plus récentes, une peinture et la maquette d’une sculpture, le Cnap et l’eac. ont choisi d’explorer le lien qui unit l’art concret à son travail, et plus particulièrement cette oeuvre de design industriel, monument du design graphique à l’échelle du territoire hexagonal qui a durablement marqué le paysage (visuel) français.

Ainsi, le fil rouge de l’art concret relie la commande des autoroutes – oeuvre connue de tous, mais pas forcément identifiée comme telle par les non spécialistes – à ce qui lui a directement précédé, les affiches élaborées dès 1969 pour l’identité graphique du tout nouveau CCI, destiné à promouvoir le design au sein de l’Union centrale des arts décoratif et avant qu’il ne rejoigne le Centre Georges Pompidou à son ouverture. Ces dernières entretiennent une proximité avec ses dessins, puis peintures et sculptures, moins connues et apparues à partir des années 90, quant à la vibration de la couleur en aplats et les formes synthétiques et contrôlées aux lignes nettes, sans hiérarchisation entre la forme et fond. Un lien jamais rompu avec l’esthétique de l’art concret zurichois, que Jean Widmer a tissé avec l’humilité de la voix du graphisme, voie qu’il a contribué à construire en s’attachant « à créer pour la vie de tous les jours » (JW).

En 1972, aprés avoir vu les affiches pour le Centre de création industrielle (le CCI) dans la presse, les sociétés d’autoroutes commandent à Visuel Design Jean Widmer une signalisation d’animation touristique et culturelle pour les autoroutes du sud de la France afin de rompre la monotonie des trajets en voiture tout en suscitant la curiosité de l’automobiliste pour l’espace naturel, le patrimoine artistique, architectural industriel et urbain des régions traversées.

Il opte pour la création d’un langage universel, un système de pictogrammes traités en aplat blanc sur fond brun, adapté à la lisibilité requise à 130km/h et distinct de la signalisation règlementaire, sur fond bleu. Un système inspiré d’une autre écriture monumentale, celle des hiéroglyphes égyptiens. Tel un jeu de devinettes, ces animations jalonnent le trajet sous la forme énigme-solution où la question est posée par le pictogramme et la réponse donnée par sa légende environ 200m plus loin.

L’ensemble de documents concernant l’élaboration des pictogrammes réunis dans la collection du Cnap témoignent de la puissance du système graphique de Widmer pour les autoroutes, basée sur un processus de simplification formelle et de synthèse des signes caractéristiques d’un territoire (faune, flore, monuments, industries…), mais aussi d’une forme d’inventaire du paysage et de sa remémoration. La déclinaison du jeu de formes abstraites élémentaires aux couleurs contrastées des affiches du CCI avaient initiées ce principe de simplification et d’évocation.

Exercice d’épure et de rigueur, les pictogrammes ont développé ces principes de synthèse tout en se faisant l’écho de l’esprit de fantaisie de Widmer : le flegme décontracté du personnage allongé qui sera accompagné d’un arbre ou d’un parasol pour figurer, selon le contexte, le repos ; le détail de la ligne discontinue du terril des autoroutes du Nord ; Aix-en-Provence et son mémorable cours Mirabeau symbolisé par une travée bordée de platanes, auquel sera finalement préférée l’association des pictogrammes de thermes, de la fondation Vasarely et du festival de musique ; la synthèse impossible du foisonnant palais du Facteur Cheval à Hauterives ; celle surprenante du château de Grignan, comme tronquée par l’écrasante lumière du sud, etc.

La masse de pictogrammes réunis permet de percevoir les inflexions subtiles dans cet art de la synthèse, mais aussi la porosité d’une commande à l’autre, où des pictogrammes inspirent d’autres projets, tel l’inaltérable logo du Centre Pompidou, simplification visuelle de son bâtiment qui aurait pu faire partie de l’ensemble des autoroutes.

Innervant l’ensemble de l’exposition, les peintures et sculptures de Widmer témoignent d’un pan méconnu de son travail relevant directement de l’art concret. Elles contribuent à rendre perceptible la manière dont l’oeuvre de Jean Widmer est habitée, quelle que soit la discipline dont relève chacune de ses oeuvres, commande graphique ou pratique artistique, et de son art de passer du concret au quotidien.

 

Image à la Une : Jean Widmer, Carré blanc, 2014 © Adagp, Paris 2022/Cnap © Crédit photographique Fabrice Lindor

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