Exposition

Concepts, options et autres pantalons, Deborah Bowmann

  Deborah Bowmann n’est pas une femme, ni un homme d’ailleurs. Organisme aux contours fluctuants, elle est multiple et foisonnante. Ceux qui l’ont croisée savent qu’elle recouvre l’activité de deux artistes, designers, et commissaires d’exposition qui se sont rencontrés quelques années plus tôt à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux, Amaury Daurel et Victor Delestre. Ils […]

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Deborah Bowmann n’est pas une femme, ni un homme d’ailleurs. Organisme aux contours fluctuants, elle est multiple et foisonnante. Ceux qui l’ont croisée savent qu’elle recouvre l’activité de deux artistes, designers, et commissaires d’exposition qui se sont rencontrés quelques années plus tôt à l’école des Beaux-Arts de Bordeaux, Amaury Daurel et Victor Delestre. Ils savent aussi qu’elle est une entité accueillante. Ponctuellement, d’autres sont invités à y prendre part, des plasticiens, des artisans, des créateurs issus de la mode, de la musique, de la danse, selon la nature des expositions qu’elle engage à domicile ou à l’extérieur. Chez elle, c’est un espace d’exposition, une galerie d’art, un magasin autant qu’un lieu de production et de vie, basé à Bruxelles. Une enseigne avec son nom surmonte une vitrine. On y crée, on y expose, on y dort même.

En perpétuel mouvement, cette entité s’élargit ou se contracte en fonction des programmes, des œuvres, des objets qu’elle conçoit, qu’elle réalise, qu’elle accueille, qu’elle diffuse, des commandes qu’elle satisfait. Amaury Daurel et Victor Delestre disent d’elle qu’elle est une grande sculpture vivante. Elle bouge et en bougeant, elle tend à réduire l’écart entre la communauté que forment ces artistes-concepteurs-producteurs et le public auquel elle s’adresse. D’aucuns reconnaîtront la marque d’un modèle économique alternatif, le circuit court. Deborah Bowmann efface les intermédiaires mais endosse ses habits, en l’occurrence le costume gris du vendeur qui, avec ses présentoirs, et autres accessoires sobres produit le désir. Cependant, la production ostensiblement artisanale du binôme, élève ces signes supposés de la discrétion, au rang des objets qu’ils servent, qu’ils présentent. La fonction égale la décoration, le design la sculpture. Deborah Bowmann n’évolue jamais uniquement dans le monde de l’art, elle puise ses références chez les concepteurs d’objets utilitaires, et se faufile, non sans humour, dans le monde du commerce, celui des galeries d’art mais aussi celui des grands magasins misant sur des stratégies de séduction grand public.

Les formes désincarnées, contenants plus que contenus, de l’exposition Concepts, options et autres pantalons, reposent sur un principe d’équivalence, qu’il s’agisse d’une machine à café, d’une paire de lunettes, d’un pantalon, ou encore d’une trompette…. Tous ces objets représentés à l’état d’ébauche, ersatz artisanaux de leurs équivalents industriels, sont grossièrement sculptés et recouverts d’un même blanc uniforme. Les sculptures-présentoirs demeurent tout aussi fantomatiques, tant le flocage gris anthracite qui les recouvre gomme leurs singularités. Ce théâtre d’ombres ne met pas en scène des objets mais ce qu’il en reste, des signes stéréotypés. Quelques courbes évoquent à elles seules là une trottinette, ailleurs un chapeau. L’artisanat parodie ici le rationalisme industriel. Concepts, options et autres pantalons est le pendant obscur de Deborah Bowmann, la lumineuse, une critique à peine dissimulée d’un système économique qui épuise les différences, les spécificités, les porosités alors même qu’il prétend les renouveler, les réinventer en s’appropriant la figure de l’artiste comme un label de qualité, une garantie de créativité. Plutôt que de se soumettre à un modèle qui la débordera, Deborah Bowmann émet l’hypothèse d’un autre système qui conjuguera production et diffusion, au bénéfice des créateurs, et de leur autonomie, condition première de leur liberté.

Solenn Morel

 

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