L'Artiste doit être celui qui s'engage dans un domaine expérimental pour tester des manières de penser, d'agir et appliquer les résultats dans la vie de tous les jours. L'avantage de tester ces choses dans un contexte artistique est que cela n'a aucune importance si l'on échoue. On peut se permettre de prendre des risques que l'on ne prendrait pas dans la vie normale. Ayant pris ces risques et perçu les libertés qu'ils autorisaient ou les limites qu'ils imposaient, vous êtes alors libre de les extrapoler dans une situation de vie normale. Le rôle de la culture doit être de vous enseigner des nouveaux moyens de traiter avec le monde.
Brian Eno interview Atem N°3 (1976)

Les artistes présentés ici ne se connaissent pas. Ils n'ont jamais exposé ensemble. Leurs parcours ont comme situation de départ des points différents dans le temps et dans l'espace. Les directions autonomes qui en fusent à vitesses variables et variées convergent présentement par mon choix. C'est la nature tangentielle à l'art contemporain de ces parcours qui ici motivent ce choix. Certains tanguent vers l'artisanat, d'autres vers le documentaire. Certains louvoient entre musique et performance, d'autres entre boisson et installation. Ils ont des points communs (comme les jumeaux homozygotes) et des points de divergence (comme tous les autres), mais tous semblent, à mon sens, appliquer un soin tout particulier (et totalement instinctif) aux relations entre ce que nos glorieux prédécesseurs ont déterminé comme l'art et la vie - ces deux caractères qu'on avait pensé séparés (une aberration), puis brièvement remariés (comme Liz Taylor et Richard Burton) et qui s'échouent maintenant en un concubinage sauvage.
C'est ce décalage (ce delay, donc) que je trouve beau et que nous allons tenter de rendre présentable dans l'espace dédié et protocolaire de la galerie municipale. Le terme "présentable" doit bien sûr ici être compris comme endimanché : la chemise maladroitement rentrée dans le pantalon d'un seul côté, le serre-tête qui pue et de petites tâches de vomis sur le revers de la veste en velours noir (très dur à ravoir). Un beau dimanche donc, du genre qui se prolonge toute la semaine et parfois même celle d'après...
Question : Mais qu'y aura-t-il donc dans cette exposition ?
Réponse : Il y aura un poisson vide, un coléoptère vide, un pangolin vide, un lézard vide et un tas d'autres mues aux anciens locataires plus difficiles à précisément nommer. Il y aura des photographies de gens qui surveillent, s'ennuient, touchent alors qu'ils ne devraient pas. Il y aura d'autres photographies. Il y aura des doigts aux ongles plus ou moins manucurés qui manipuleront des potentiomètres, des cordes, des touches, des microsillons, des ressorts et je ne sais quels autres objets afin de produire des sons qui, j'en ai peur, déplairont aux gardiens de l'exposition (désolé). Il y aura des cadavres de jours, de soirées, de nuits, puis de nouveaux de jours qui, se refusant à être recyclés dans la filière imposée par une écologie de surface, préfèrent tenter leur chance dans le champ de la représentation. Il y aura enfin un disque de rock dégradé sur lequel, au sens propre, sera fait usage sans modération aucune de très beaux delays (pédales et cabinets). Il y aura des cimaises pour poser et accrocher cet ensemble hétérogène. Vous voilà rassurés ?
A.M.